Propositions anti-libérales d’un libéral pour l’Europe


25 avril 2019

Ce que ne comprennent pas encore les opinions publiques européennes (et leurs gouvernements), c’est que le « grand remplacement » a déjà commencé. Et, bien avant d’être migratoire ou religieux, il est technologique et économique, ce qui doit nous obliger à mener des politiques industrielles volontaristes. L’entrepreneur et spécialiste de l’économie numérique Nicolas Colin suggère de considérer l’économie européenne comme étant la somme de deux parties : l’économie du XXe siècle (fordiste) et l’économie du XXIe siècle (celle de la troisième révolution industrielle et de la transition énergétique). En fait, la prospérité actuelle de l’Europe repose encore quasi totalement sur l’économie du XXe siècle. En revanche, dans les domaines du numérique, de la robotique et de l’intelligence artificielle, notre continent est sous-développé. Il est l’équivalent de ce qu’on appelait autrefois le tiers-monde.

Notre retard par rapport aux États-Unis et à la Chine est tel qu’il légitime une nouvelle forme d’action publique. Laisser faire le marché, ce serait risquer de laisser l’Europe dériver vers une économie de sous-traitance, à faible valeur ajoutée, avec des emplois peu payés. Si l’on a de l’ambition pour notre continent, une politique industrielle qui structure l’offre ou solvabilise la demande est indiquée pour pousser notre économie vers les segments les plus innovants de la chaîne de valeur mondiale. 

La réglementation européenne impose une réduction de 37% des émissions de CO2 pour les voitures neuves d’ici à 2030. Les ventes de voitures électriques, qui représentent aujourd’hui moins de 1% des achats, vont exploser. Or l’Asie bénéficie d’un quasi-monopole dans les batteries. Les États-Unis étant leader dans le numérique et l’intelligence artificielle, le risque est grand qu’il ne nous reste que la production des appui-têtes. Il est donc nécessaire de sécuriser nos approvisionnements en matières premières, au besoin en ouvrant des mines comme le Portugal s’apprête à le faire, et de diriger l’épargne privée et l’argent public vers cet indispensable « Airbus des batteries » que veulent constituer les gouvernements français et allemand.

Dans le domaine spatial, l’Europe dispose déjà d’une filière : ArianeGroup construit des lanceurs ; Arianespace les commercialise et les exploite. Mais la concurrence est devenue incroyablement plus agressive en dix ans avec le succès de SpaceX et la montée de pays émergents comme l’Inde. Les acteurs institutionnels européens doivent donner plus de visibilité à Arianespace pour lui permettre de financer des innovations disruptives. 70% des lancements SpaceX émanent de clients institutionnels comme l’Etat ou la Nasa, contre seulement 30% en Europe. La politique industrielle peut consister, comme dans le cas des batteries, à structurer une offre. Quand l’offre existe, elle peut solvabiliser une partie de la demande. C’est ce qu’il faut faire pour le spatial ou les énergies décarbonées. Cette logique doit prévaloir pour l’Union européenne comme pour les États membres. J’apprenais récemment que, dans le cadre du prochain appel d’offres pour l’installation d’éoliennes en mer, secteur dans lequel l’industrie française est très performante, l’Etat souhaitait faire du prix de rachat de l’électricité son principal critère de décision, loin devant l’innovation. Considérer que la politique économique doit avoir pour seul objectif de tirer les coûts et les prix vers le bas est mortifère, surtout dans un secteur aussi technologiquement complexe que l’éolien en mer. Dans dix ans, il ne faudra pas venir pleurnicher sur l’emploi industriel évaporé. 

Dans cette période de destruction créatrice hyper-violente, la puissance publique doit, non pas construire des lignes Maginot, mais pousser l’investissement. Privilégier l’avenir, pas le passé.

Article publié dans L’Express du 17 avril 2019

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