Pays-Bas, pays libre


24 octobre 2018

 

Je rédige cette chronique de la station balnéaire de Noordwijk, de ma chambre du huitième étage, devant un lever de soleil nordique qui bleuit le gris de la mer. Cette ville cossue de 25 000 habitants, approximativement située entre Amsterdam et La Haye, accueille le Centre européen de technologie spatiale où je dois me rendre. C’est à Noordwijk qu’est décédée, en 1952, Maria Montessori, qui donna son nom à la méthode pédagogique. Elle avait fui, d’abord le fascisme, ensuite le franquisme. De tout temps, ce petit pays, où la nature est peu généreuse et où l’eau est une menace, a voulu attirer les talents. Après la révocation de l’édit de Nantes, en 1685, des dizaines de milliers de protestants français rejoignirent les Flandres pour y créer des entreprises et semer les graines d’une révolution industrielle que la France ne connaîtra qu’au terme des guerres napoléoniennes. Encore aujourd’hui, les Pays- Bas sont un pays libre et innovant, même si l’ombre populiste s’allonge. Certes, les élections de 2017 ont reconduit un gouvernement dirigé par le libéral Mark Rutte, premier ministre depuis huit ans. Certes, le maire de Rotterdam, le populaire Ahmed Aboutaleb, est musulman (il est aussi fortement anti-communautarisme). Mais, comme dans la riche Autriche ou en Suisse, le sentiment que les migrants, l’Union européenne, la Chine et les Gafam attaquent l’identité nationale est très présent. La liberté est partout menacée.

Il y a quelques années, un diplomate de L’Union Européenne m’avait dit la chose suivante : « quand j’ai envie de gagner du temps dans des négociations difficiles, je propose d’emblée la position néerlandaise. Je sais que c’est elle qui a la plus grande probabilité de finir par emporter l’assentiment général. » C’est cette vertu de la réflexion, de la sagesse et du compromis intelligent que Stefan Zweig attribuait à Erasme, au milieu de la folie des guerres de religion.

Ce précipité rationaliste fonctionne. Les performances économiques des Pays-Bas sont spectaculaires. Le taux de chômage est inférieur à 4%. La croissance va avoisiner cette années 3% pour la deuxième année consécutive. Un excédent budgétaire permet de diminuer la dette publique à moins de 60% du PIB. Le taux de prélèvement obligatoire est bas, à 39% du PIB, comme l’est la dépense publique, à 42% du PIB. Et, contrairement à ce que prétendent nos interventionnistes-pessimistes nationaux, ce libéralisme est inclusif. Le taux de pauvreté y est l’un des plus faibles du monde développé et le système de santé largement considéré comme égalitaire et performant.

Deux temps forts scandent l’histoire économique et sociale contemporaine de ce pays. Le premier est l’accord de Wassenaar en 1982. L’économie était alors victime de ce qu’on appelle désormais « la maladie hollandaise ». Les découvertes de gisements de gaz à partir des années 60 avaient généré une euphorie et un laisser-aller qui avaient fait exploser le chômage et la dette publique. Gouvernement, syndicats et patronat se réunirent pour flexibiliser ensemble le marché de l’emploi et donner aux entreprises qui le souhaitaient la possibilité de moduler le temps de travail. Second moment important : en 2013, quand le gouvernement de coalition Rutte décida de « rendre l’État-providence plus sobre ». S’imposa alors l’idée que la solidarité peut passer par les familles et les associations et non systématiquement par L’État.

Le débat public aux Pays-Bas est marqué par la mentalité protestante. On dit les choses sans détour, avec pragmatisme et rationalité. La France n’a pas cette vertu et ne l’aura jamais. Mais le désordre et le foisonnement de notre débat public ont aussi leur charme. Puissions-nous en revanche enfin comprendre, en observant les Pays-Bas, que la liberté peut servir un dessein de progrès, et pas seulement au profit des plus riches.

 

Article publié dans L’Express du 17 octobre 2018

 

 

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