Les métropoles au cœur de l’économie de la connaissance


6 novembre 2018

Le XXIe siècle consacre l’entrée dans l’économie de la connaissance. Le glissement des systèmes productifs occidentaux d’une économie principalement industrielle à une économie principalement servicielle ne se fait pas sans secousses car cette immense mutation implique une transformation considérable de tous nos outils. Les modèles politiques, sociaux, fiscaux, normatifs, entrepreneuriaux, urbains ou encore familiaux lentement construits au cours du cycle précédent doivent muter. La rengaine permanente du changement et de l’innovation n’est pas liée à un simple amour pour le mouvement mais à la nécessité d’une adaptation profonde de notre modèle à la considérable mutation économique du moment : la lente sortie du monde industriel fordiste et la difficile entrée dans le monde du savoir. Si cette mutation repose sur des technologies (informatique, robots, véhicules autonomes, ciseaux moléculaires) elles ont pour dénominateur commun de nécessiter un travail humain principalement intellectuel et peu manuel. La part du cerveau dans le PIB par rapport à celle de nos bras ou de notre doigté n’a jamais été aussi forte. De l’avènement de l’économie de la connaissance au dénigrement de la réalité physique il n’y a qu’un pas. Un pas qu’il serait faux de franchir. Ce n’est pas parce que la production devient majoritairement issue de nos cerveaux que les déterminants géographiques et les infrastructures ne comptent plus. Bien au contraire.
L’infrastructure de cette nouvelle économie n’est pas constituée d’usines et de matières premières brutes que l’on extrait du sol (quoique la course aux terres rares ne soit pas entièrement négligeable) mais des classes créatives et de leur capacité à bouger, à se rencontrer, à échanger. La nouvelle donne géographique consiste à attirer les chercheurs, les entrepreneurs, les décideurs dans des lieux où la profusion des rencontres permettra de favoriser l’innovation. Ces lieux doivent répondre à l’exigence principale de l’économie de la connaissance : la mobilité. Les territoires compétitifs deviennent des lieux attractifs pour les classes créatives car ils fournissent des services de qualité, un écosystème d’innovation, des emplois haut-de-gamme, une profusion culturelle et car ils sont situés au cœur des flux d’échanges avec les territoires comparables. L’immobilier tertiaire et les réseaux de transports constituent les infrastructures matérielles pour attirer ces populations de plus en plus nomades. Les bureaux, les hôtels, les hôpitaux, les commerces doivent s’adapter au monde du télétravail, d’Airbnb, de l’ambulatoire ou du e-commerce pour correspondre aux pratiques des classes créatives. Dans les phases de mutation, l’immobilier porte mal son nom car il doit s’adapter aux évolutions pour matérialiser les gains de productivité. Un parc immobilier adapté doit permettre de renforcer la productivité des actifs et en sus d’attirer les meilleurs. La qualité des infrastructures de transport et de l’immobilier doit être combinée avec une politique publique de soutien à l’innovation et d’amélioration de la qualité de vie.
Dans un premier temps, l’avènement d’Internet a fait croire à l’écrasement du monde. La Terre était censée être devenue plate. Comme si habiter au fond d’un territoire enclavé, au cœur d’une métropole connectée ou dans une zone périurbaine ne changeait plus rien puisque tout était en ligne. Dans un apparent paradoxe, les inégalités territoriales se sont pourtant renforcées. Les classes créatives se sont encore plus concentrées dans quelques territoires clefs. Les prix de l’immobilier résidentiel ont flambé dans les centres-villes des métropoles. On a alors pris conscience qu’Internet n’avait pas aplati le monde. Au contraire, Internet a renforcé le poids économique du réel. Quand foule d’informations et de contacts sont à portée de clic, l’information privilégiée et le contact authentique ont encore plus de valeur. Maintenant que l’on a virtuellement accès à tout le monde tout le temps, croiser la bonne personne au bon moment crée encore plus de valeur. Les réunions de networking n’ont jamais été aussi nombreuses qu’à l’heure des réseaux sociaux et les décideurs n’ont jamais été aussi concentrés territorialement. La richesse a continué de se concentrer dans quelques espaces et certains territoires ont vu leur productivité exploser.
Le monde n’étant pas devenu plat mais au contraire montagneux, les théories ont fait flores sur les nouveaux centres économiques : les mégapoles. Adieu la spécialisation industrielle des clusters, bonjour la compétition entre les villes mondiales pour attirer centres de R&D, étudiants internationaux et sièges sociaux de multinationales. La France a même un temps été vue comme une économie où la seule vraie richesse était créée par Paris et où le reste du pays vivait des mécanismes de distribution publique, du tourisme et de la consommation des retraités. Les analystes ont vite conclu que la taille faisait la force, arguant qu’augmenter la densité des villes allait automatiquement en augmenter la richesse. En réalité, les travaux de Paul Krugman sur la nouvelle géographie économique avaient été mal compris. Le Prix Nobel d’économie en 2008 explique que si les entreprises ont intérêt à se concentrer sur le même territoire au nom de l’effet d’agglomération (présence d’une main d’œuvre de qualité, diffusion rapide de l’innovation, relations de proximités avec les fournisseurs et les clients), cette concentration fait aussi naître progressivement des effets pervers (prix de l’immobilier, cadre de vie qui se détériore pour les salariés, tension sur la main d’œuvre). C’est ce qui est aujourd’hui à l’œuvre dans la Silicon Valley où les salaires, les prix de l’immobilier et les embouteillages ont explosé et où les jeunes startups s’installent de moins en moins, préférant explorer de nouveaux territoires comme la Floride. Si les territoires les plus productifs sont attractifs pour les entreprises, leurs coûts explosent et ils peuvent devenir repoussant pour les salariés. C’est le grand dilemme des villes mondiales.
En France, le cadre de vie constitue l’un des atouts phares des métropoles régionales. Si Paris concentre la majorité des sièges sociaux, des centres de recherche ou des établissements d’enseignement supérieur, les effets pervers de cette concentration sur le mode de vie y sont considérables. En conséquence, les migrations de jeunes familles et de retraités vers les autres villes françaises ne tarissent pas et le solde migratoire de l’Ile-de-France est négatif depuis 30 ans. Les travaux de l’économiste Laurent Davezies ont ainsi montré que l’attractivité des métropoles françaises ne pouvait être comprise sans prendre en compte la qualité de l’arrière-pays. C’est le mode de vie proposé dans la métropole et aux alentours qui fait l’attractivité de ces villes. La relation de Nantes, Bordeaux, Lyon ou Toulouse avec leurs territoires environnants est ainsi constitutif de leur dynamisme démographique. La politique économique doit donc inscrire les métropoles dans les flux humains, financiers et économiques mondiaux mais aussi locaux. Il ne convient plus de concevoir les métropoles comme des territoires hors-sol mais comme des centres liés, d’une part, aux autres métropoles nationales et mondiales et, d’autre part, aux arrière-pays. C’est à ce titre qu’une métropole devient attractive. La dynamique d’échange établie entre la métropole et ses périphéries dépasse alors le clivage proposé par le géographe Christophe Guilly. Une métropole connectée et gagnante de la mondialisation ne s’oppose pas à une périphérie en marge et perdante puisque l’attractivité de la métropole dépend en partie de la qualité de son arrière-pays.
L’un des grands apports du baromètre qui va suivre est de mettre en lumière les évolutions comparées de l’emploi entre les métropoles en région. Premier constat, depuis 2009, l’emploi salarié privé augmente plus rapidement dans les métropoles régionales que dans la capitale. Une croissance qui s’explique notamment par le dynamisme démographique, conséquence déjà évoquée des effets pervers de la concentration économique. Deuxième constat, depuis 2009, l’évolution de l’emploi salarié dans les différentes métropoles en région est corrélée à leur taille. L’emploi n’a augmenté que de 1% dans les petites et moyennes agglomérations (moins de 200 000 habitants) contre +3% dans les métropoles intermédiaires (entre 200 000 et 500 000 habitants), +7% dans les grandes (entre 500 000 et 1 million d’habitants) et +10% dans les très grandes (plus de 1 million d’habitants). S’affirme donc un réseau de grandes métropoles à l’économie dynamique. Certaines acquièrent aujourd’hui une influence au niveau européen, comme Lille ou Lyon, ou méditerranéen, comme Marseille. Troisième constat, en 2017, la croissance de l’emploi salarié profite enfin à tous les territoires. Pour la première fois depuis 2010, les petites et moyennes agglomérations ainsi que les métropoles intermédiaires ont créé plus d’emplois en volume que les grandes métropoles et Paris. Et, point complémentaire, les zones périurbaines ont enfin connu une croissance de l’emploi similaires aux pôles urbains. Le dynamisme de l’emploi est de retour dans les périphéries. S’il est encore trop tôt pour conclure à ce sujet, cette évolution constitue une pièce centrale livrée au débat. Les liens que beaucoup supposaient distendus entre territoires gagnants de la mondialisation et périphéries perdantes sont peut-être plus forts qu’il n’y paraissait. Une question émerge : la croissance de l’emploi dans ces territoires est-elle liée à un ruissellement du dynamisme des grandes métropoles ou au contraire à des stratégies économiques différenciées ? Les prochaines années nous diront s’il convient de réconcilier les métropoles et leur périphérie ou si leurs trajectoires sont distinctes. Cela constitue un enjeu économique, social et politique de premier ordre.

 

Introduction du Baromètre Arthur Loyd 2018 : attractivité & dynamisme des métropoles françaises

 

 

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