Les fake news ont toujours existé


28 juin 2018

 

La loi sur les « fake news » est une faute technique et politique. Comment la majorité parlementaire peut-elle accepter de la proposer, ce qu’aucun ministre n’a voulu faire ? Cette loi veut instaurer, pendant les périodes électorales, une procédure de référé visant les cas de « manipulation de l’information ». Elle ne vise pas les auteurs de « fausses nouvelles » mais les canaux qui les diffusent, presse et réseaux sociaux. Il s’agit de lutter contre les tentatives d’influence des pays étrangers, la Russie en particulier, sur nos scrutins nationaux. L’intention est compréhensible mais le moyen utilisé est indéfendable. La simple formulation de la loi touche à l’absurde. Une « fake news » serait une « allégation ou imputation d’un fait, inexacte ou trompeuse ». Mais il n’y a guère qu’un Dieu omniscient qui pourrait juger en quelques jours de la véracité ou non des tonnes de faits déversés pendant une campagne électorale. Et si, comme je le crains, Dieu n’existe pas, l’allégation de la possibilité d’une telle loi est elle-même une « fake news »…

Une connaissance minimale de l’histoire des médias aurait utilement découragé les députés qui portent cette proposition de Loi. Les « fake new »s sont nées avec l’information de masse et jamais aucune censure étatique n’a pu lutter contre. Les rétroactions entre la technologie, l’économie, la vérité et la politique ont toujours existé car les grandes vagues d’innovation ont toujours déstabilisé les médias traditionnels, laissant le champ libre aux fausses nouvelles. La Renaissance et la première révolution industrielle l’illustrent avec éclat. Après que Gutenberg eut imprimé ses premières bibles, le combat des modernes contre les anciens se déchaîne. Les premiers louent la diffusion de la connaissance. Les seconds, clercs ou gouvernants, brandissent la menace du désordre : on ne contrôle plus le contenu, les pires écrits peuvent, grâce à l’imprimerie, circuler, du livre païen au tract régicide. Du point de vue de l’autorité papale, ces craintes ont été justifiées. Luther traduit le Nouveau Testament du latin en « langue vulgaire » en 1524, ce qui donne aux croyants un accès direct à la Bible. François 1er interdit l’impression de livres pour lutter contre le Protestantisme, au grand profit de l’industrie de l’imprimerie de Genève… Voilà de quoi méditer pour les parlementaires.

Né au début de XIXe siècle, Emile Girardin fut une sorte d’Elon Musk de la révolution industrielle. Agé de 22 ans, Girardin créé Le Voleur, journal qui reprend sans autorisation des extraits d’autres publications. Il lance en 1829 un journal de mode illustré et en 1831 un magazine de conseils pratiques. En 1836, il fonde La Presse, quotidien proposé à un prix de 40 francs par an, deux fois moins que la moyenne des abonnements d’alors. L’augmentation de sa diffusion lui permet d’inventer le financement par la publicité. Pour fidéliser ses abonnés, Girardin lance des feuilletons aussi addictifs que les séries Netflix grâce à de jeunes auteurs géniaux : Balzac, Dumas ou Eugène Sue. Girardin décède en 1881. La Presse lui survit quelques années avant de mourir en raison d’une « fake news ». Le 10 mai 1927, le titre annonce la réussite de la traversée de l’Atlantique de Nungesser et Coli. En réalité, les aviateurs disparaissent au cours de leur traversée. Les lecteurs abandonnent le journal qui fait faillite en 1935. La loi du marché est souvent plus efficace que la loi du Parlement.

La vérité a besoin de tiers de confiance que les réseaux sociaux, simples diffuseurs, ne peuvent pas être. C’est la crédibilité des médias et le prestige de leurs signatures qui est nécessaire à la sincérité du débat public. Or ce combat en faveur de la qualité de la discussion démocratique n’est pas perdu.

 

Article publié dans L’Express du 20 juin

 

 

 

 

 

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