Prenons exemple sur la démocratie suisse !


20 novembre 2014

A chaque fois que je viens en Suisse, c’est le phénomène des votations qui me réjouit le plus et qu’il me brulerait de pouvoir importer chez moi. En effet, la France débat beaucoup mais la discussion reste intellectuelle, générale et ne débouche pas sur des mesures concrètes. Les votations présentent l’avantage de créer un débat, souvent approfondi, ce qui permet à la Suisse d’avoir des idées et des réformes d’avance sur le reste de l’Europe. De passage à Genève, c’est donc l’initiative Ecopop qui a retenu mon attention de Français. Comme la plupart des intellectuels suisses, je suis opposé à ce que proposent les initiateurs d’Ecopop mais ce débat est paré d’une immense vertu : il permet une clarification du débat politique et économique suisse qui éclaire ce qui va advenir ailleurs.

Du point de vue macroéconomique, la Suisse bénéficie grandement de la mondialisation et de la vague de progrès technique qui a commencé il y a plusieurs années dans le domaine des NBIC (nanotechnologies, biotechnologiques, information et intelligence artificielle). L’économie suisse est compétitive, flexible et business friendly. Le consensus économique et social demeure pour l’essentiel libéral. Ces éléments expliquent la croissance, le plein-emploi et l’excellente tenue des budgets publics. Néanmoins, une partie importante de la population suisse craint l’avenir et c’est bien cela qui pourrait assurer un certain succès à la votation Ecopop. De même, la votation anti-immigration du 9 février 2014 s’est expliquée par une peur de l’ouverture sous toutes ses formes, l’immigration constituant la partie la plus visible et la plus incarnée de la mondialisation. C’est donc elle qui est le plus facilement rejetées. A priori ces craintes sont irrationnelles. Comme on l’a dit, la Suisse est l’un des pays développés à l’économie la plus performante. En outre, comme tous les pays développés, la Suisse vieillit. De fait, seule une immigration nette largement positive peut permettre la conservation des systèmes sociaux, qu’ils soient publics ou privés. L’initiative Ecopop ajoute un argument écologique mais qui n’est guère recevable. Que la Suisse reçoive moins d’immigrés ne changera strictement rien à l’empreinte carbone mondiale ce que les églises protestantes ont d’ailleurs reconnu s’inquiétant à demi-mot des aspects antihumanistes de cette « deep ecology ». Les solutions aux graves problèmes écologiques sont toutes entières contenues dans le changement des modes de consommation individuels et dans l’innovation. Et dans ces domaines, justement, la Suisse a les capacités de se placer en pointe. Alors quel est le problème ?

La phase de mutation économique que nous vivons est profondément schumpétérienne c’est-à-dire qu’elle créé et détruit en même temps. Cette croissance assise sur la mondialisation et l’innovation n’apporte pas seulement de la croissance économique à la Suisse. Elle la transforme et par transformation il faut entendre la mutation de l’ensemble des « superstructures » du pays pour parler comme un marxiste. Autrement-dit, les nanotechnologies ou les biotechnologies ne changent pas seulement la chimie et l’agriculture mais aussi le droit, les idées, les paysages, les façons de travailler ou la structure familiale. Or, dans un pays où l’on est parfois adverse au changement, cette mutation est pénible. Elle réactive le combat d’Athènes contre Sparte c’est-à-dire des schumpétériens contre les romantiques. Les premiers acceptent ces transformations considérant que la plasticité est une qualité et observant qu’historiquement le couple technologie / économie finit pour toujours tout emporter sur son passage. Les romantiques préfèrent le conservatisme et pensent que le retour vers le passé est préférable à l’avancée vers l’avenir. L’histoire leur a toujours donné tort mais le romantisme est une passion et non un mode de raisonnement.

Ecopop fédère les romantiques politiques. C’est pourquoi l’initiative traverse les partis politiques traditionnels, avec à la fois des écologistes, des membres de l’UDC (les sections de Lucerne et Soleure notamment), mais aussi sans doute quelques sympathisants socialistes et démocrates-chrétiens. En effet, la mondialisation schumpétérienne menace aussi bien les ouvriers que les petits fonctionnaires, les agriculteurs ou certains patrons de PME qui sont donc susceptibles d ‘accueillir avec bienveillance une initiative politique qui allie nationalisme et décroissance. Le rôle des intellectuels progressistes est à l’inverse de souligner et défendre la capacité d’adaptation d’un pays comme la Suisse à ce nouvel environnement. Ecopop doit être combattue mais prise au sérieux car elle trace une nouvelle grande ligne de fracture politique entre les « progressistes » et les « décroissants nationalistes ». La vigueur de ce débat dans un pays prospère et apaisé laisse imaginer ce qu’il adviendra le jour où il sera enfin posé sérieusement en France.

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