Wagner : compositeur de l’apogée du capitalisme


capitalisme économie Wagner
9 August 2016

Mon billet sur Liszt ayant suscité un intérêt inattendu, je m’arrête aujourd’hui sur Wagner. Il y a un petit prétexte historique à cela. A partir du 12 août 1876, il y a donc 140 ans quasiment jour pour jour, se joua pour la première fois à Bayreuth L’Anneau du Nibelung, l’œuvre composée de quatre opéras inspirés de la mythologie germanique et nordique. Cette représentation est à marquer d’une pierre pour l’histoire de la musique, surtout si on l’envisage comme liée à la société et à l’économie. En effet, le business model de ce premier festival était particulier. Wagner avait composé la musique et rédigé le livret de cette œuvre monumentale (la représentation dure environ 15 heures), mais il avait aussi choisi l’orchestre, les chanteurs, les techniciens, levé des fonds et fait construire le théâtre. C’est en ce sens qu’on peut dire de Wagner qu’il a construit une « œuvre d’art totale » comme il en avait rêvé toute sa vie. Cette représentation fut aussi inédite par son prestige. Comme l’avait noté Wagner sans modestie (il ne connaissait pas ce sentiment, ou alors il le cachait bien), c’était la première fois que des empereurs (Guillaume 1er et l’Empereur du Brésil notamment), des rois (Louis II de Bavière s’éclipsa après les répétitions néanmoins pour éviter la foule) et des princes (Constantin de Russie) honoraient un musicien et non l’inverse. Etaient aussi présents dans le théâtre Bruckner, Tchaïkovski, Saint-Saëns, Grieg et des dizaines de journalistes venus du monde entier.

Wagner était musicalement et artistiquement un génie, ce qui justifiait qu’il soit adulé. Mais la représentation d’août 1876 traduit quelque chose de plus fort. C’est l’heure de gloire de la musique. En effet, Wagner atteint à ce moment-là un succès jamais égalé, ni avant lui ni après. Beethoven et Liszt étaient des stars de leur époque. Mais, la nouveauté avec Wagner, c’est qu’il est une puissance à lui seul. Il rayonne, non pas seulement comme un musicien qui connaîtrait un immense succès mais comme un empereur du monde de l’art. La diffusion de ses très nombreux livres et écrits (y compris une autobiographie) permet à Wagner d’expliquer son œuvre et notamment ce qu’est, pour lui, le romantisme (ce flux d’inspiration qui vient « de l’intérieur de moi-même et non pas de l’extérieur »). Wagner va, de son vivant, devenir une légende, d’autant plus qu’il créé la polémique dirait-on aujourd’hui. Après lui, plus jamais la « musique sérieuse » ne produira des personnages aussi célèbres, adulés à la fois du grand public et des élites, politiques en particulier. Adulé (qu’on songe au courrier enflammé de Baudelaire ou au poème hommage de Mallarmé) et contesté (la presse critique ou, bien sûr, la plume assassine de Nietzsche sur cette musique « qui rend malade »).

Ce qui m’intéresse ici, c’est que Wagner n’aurait pas connu ce succès 50 ans plus tôt. Pour qu’il soit devenu cette icône mondiale, il a fallu que deux évolutions se conjuguent : l’autonomisation de l’opinion publique et l’apparition de la société du spectacle, deux produits du capitalisme du 19ème siècle et de la croissance, jusqu’à la grande crise du milieu des années 1870. Au fond, Wagner est le compositeur de l’apogée du capitalisme industriel et (partiellement) mondialisé, juste avant la première grande dépression, celle de 1873.

Wagner est contemporain du nouvel âge de l’opinion publique, consécration du pluralisme politique naissant et de l’extension de la presse. Certes, l’opinion publique du 19ème siècle est plus difficile à saisir qu’au 20ème, siècle des sondages (les techniques statistiques se perfectionnent à partir des années 1930). Mais le 19ème est bien le siècle des premiers syndicats et des manifestations de rue. Capitalisme, liberté politique, syndicalisme et presse avancent tous ensemble, de façon chaotique mais dans la même direction. L’alphabétisation et la presse jouent un rôle clé dans ce mouvement. L’alphabétisation a subi un coup d’accélérateur avec la réforme protestante et l’imprimerie et n’a cessé de progresser depuis. En d’autres termes, elle n’a pas attendu la scolarisation obligatoire (qui fut par ailleurs évidemment bienvenue). Ainsi, en France, en 1880, plus de 85% des hommes pouvaient lire et écrire et près de 80% des femmes. A moins que quelque chose ne m’échappe, je ne vois pas de raison pour que ces chiffres soient fondamentalement différents en Allemagne (mais je n’ai pas consulté toutes les sources). La progression de l’alphabétisation conjuguée aux progrès des techniques des rotatives et des encres a entraîné un essor de la presse tout au long du 19ème siècle. En général, on fait partir l’âge d’or de la presse en 1815 et on le borne à 1914. De nombreux événements montrent l’importance récemment acquise de la presse : en 1829, est créée en France La Revue des Deux Mondes qui, dès le départ, s’ouvre à l’Europe ; la révolution de 1830 est motivée par les protestations de 44 journalistes en faveur de la liberté de la presse ; en 1835, Charles-Louis Havas créé une agence de presse internationale grâce à des pigeons (elle n’utilisera plus que le télégraphe à partir de 1845) ; Associated Press (aux Etats-Unis) est fondée en 1848 et Reuters (en Angleterre) en 1851. Les tirages et la circulation de la presse s’envolent pendant la vague révolutionnaire de 1848 dans laquelle Wagner s’implique, ce qui lui vaut d’être banni de Dresde. Son opéra Rienzi est une ode à la révolution italienne. En France, la liberté de la presse est votée en 1881.

La conjonction de la liberté de la presse et de l’autonomisation de l’opinion publique par rapport au politique va se traduire de deux façons pour Wagner. D’une part, ce vent de liberté participe de la diffusion de ses œuvres (musicales mais pas seulement). En outre, le public, de mieux en mieux informé et de plus en plus cultivé, demande une musique nouvelle. C’est justement ce que Wagner propose, surtout dans ses opéras : il revisite les légendes médiévales allemandes et nordiques mais sur un fond musical qui n’est plus tout à fait « classique », en utilisant la technique de la « mélodie infinie » qui demande une attention plus soutenue de l’auditeur. Louis II évoque une « musique de l’avenir », ce qui traduit bien l’état d’esprit de l’époque, tourné vers le progrès. Mais l’autonomisation de l’opinion publique va aussi lui causer des déboires, en particulier pendant sa période munichoise. Louis II avait eu une révélation en assistant à une représentation de Lohengrin pour l’anniversaire de ses 16 ans. Dans sa biographie sur Louis II, Jacques Bainville interprète cette révélation en utilisant Nietzche : la musique de Wagner est une musique de malade faite pour impressionner les malades. De fait, Louis II était dérangé, victime d’un double refoulement : refoulement de son homosexualité et refoulement de son statut de Roi qui lui conférait des responsabilités qu’il refusait d’assumer (le Ludwig de Visconti restitue parfaitement cette analyse freudienne). Comme dit Bainville avec son don de la synthèse : « Les Rois sont des fonctionnaires qui doivent prendre des permissions ». Mais cet enfant gâté de Louis II voulait n’en faire qu’à sa tête, peu importe ses devoirs. C’est d’ailleurs ce qui va le perdre et ce qui aura des conséquences sur l’épopée wagnérienne. Louis II n’avait rien compris à l’autonomisation de l’opinion publique. Il pensait que le Roi de Bavière était encore un dieu souverain en son territoire et que personne ne s’opposerait à son vouloir : que Wagner vive au crochet des Bavarois, et qu’on lui construise même un théâtre auquel on se rendrait par une route percée pour l’occasion à partir des quartiers pauvres de Munich. Mais l’opinion publique bavaroise était conservatrice, soucieuse de finances publiques, et la presse est libre. Le 19 février 1865 est un jour important pour l’histoire de la presse. Le Journal Universel d’Augsbourg publie un article intitulé « Richard Wagner et l’opinion publique ». Il y est expliqué que Wagner mène grand train aux frais de la Nation et que, en retour, Wagner paie les Bavarois de son mépris. L’article demande au Roi de cesser cette perfusion financière. L’autisme de Louis II se renforce. Vexé, il ne se promène plus dans Munich et s’enfonce dans sa célèbre solitude. Ses lettres à Wagner deviennent de plus en plus ampoulées, délirantes et ridicules. En 1866, alors que les esprits s’échauffent à Munich, une campagne de presse est lancée contre Wagner et le Roi, lequel demande la mort dans l’âme au musicien de quitter la ville. L’opinion publique a gagné.

J’avais évoqué la montée de la société du spectacle dans mon billet sur Liszt. Évidemment, l’expression « Société du spectacle » n’est en rien péjorative ici, et n’a donc pas de rapport avec le livre (au demeurant stimulant) de Guy Debord. Si Wagner a pu bâtir son festival, c’est parce qu’il y avait une demande (la société du spectacle) et une offre (la construction du théâtre de Bayreuth et les voies de chemin de fer). Autrement-dit, la représentation de L’Anneau est fortement enchâssée dans son infrastructure économique au sens marxiste, laquelle infrastructure est celle d’un capitalisme triomphant à son apogée. En effet, la première pierre du théâtre de Bayreuth est posée en mai 1872, soit quasiment un an jour pour jour avant le krach de Vienne qui va marquer l’avènement de la « grande dépression » du milieu des années 1870 et qui va déboucher sur la Belle Epoque à partir de la fin du siècle. Selon un mécanisme mis en lumière par Minsky, la forte croissance commencée après les guerres napoléoniennes avait débouché sur une expansion d’un crédit de moins en moins bien contrôlé et largement investi dans la construction et les travaux publics. L’Allemagne avait en outre bénéficié d’un afflux de liquidité venu des indemnités de guerre suite à la victoire de 1871, indemnités pas toujours bien investies. Au fond, la construction de Bayreuth est l’une des dernières matérialisations d’une bulle financière et technologique dont l’éclatement allait pénaliser l’économie européenne pendant plusieurs années. D’ailleurs, le premier festival de Bayreuth sera une catastrophe financière

Un dernier mot sur le contexte intellectuel et politique. La vie de Wagner a été marquée par les révolutions de 1848-1849.

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