Le Temps / Imiter peut être plus profitable qu'innover


25 August 2015

Tribune parue dans le quotidien suisse Le Temps.

 

Mon fils me faisait récemment observer que la place de deuxième de la classe est plus enviable que celle de premier. Après tout on dispose à peu près du même niveau mais l’on ne suscite pas la jalousie de ses camarades, certes au prix d’un moindre prestige que celui dont jouit le premier. Le même jour, je suis tombé sur les travaux rafraichissants de Christopher Tonetti qui enseigne l’économie à Stanford. Tonetti défend avec toute la rigueur scientifique requise une idée forte et opérationnelle pour les dirigeants d’entreprises européens comme pour les responsables de Gouvernements : imiter est parfois plus rentable qu’innover. J’avais moi-même développé une intuition similaire (mais seulement une intuition) remarquant par exemple qu’un pays très innovant comme Israël obtenait des performances macroéconomiques moins bonnes qu’un pays « imitateur » comme Singapour (les deux pays se suivaient économiquement jusqu’au début des années 1990 mais maintenant le PIB par habitant de Singapour est de 50% supérieur à celui d’Israël). Mais données à l’appui, Tonetti montre que la stratégie d’imitation peut, dans certaines circonstances, être optimale au niveau de l’entreprise comme au niveau d’un pays.

 

Evidemment, conseiller à des entreprises ou à des Gouvernements de faire passer l’innovation au second plan peut sembler baroque, surtout dans une période marquée par l’émergence des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, information et sciences cognitives) et leurs avatars comme la robotique ou l’imprimante 3D qui ont commencé à bouleverser le monde, et pas seulement l’économie. En réalité, il ne s’agit pas de nier ces NBIC bien au contraire, mais de faire comprendre que même dans une période comme celle-ci, être suiveur n’est pas forcément un problème. Bien évidemment, à l’échelle globale, il faut des innovateurs, à l’image des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Mais à l’échelle d’une entreprise ou même d’un pays, il peut être aussi parfaitement optimal de laisser les précurseurs innover, éventuellement se tromper, réessayer… pour implanter quelques années plus tard chez soi les innovations dont il est avéré qu’elles font économiquement sens. Bien sûr le timing est clé et dans toute stratégie d’imitation, la réactivité et la capacité d’exécution sont décisifs. Typiquement, les Etats-Unis sont un pays innovateur. A l’inverse, jusqu’à un passé récent, la Chine a été un pays imitateur. L’Europe se situe entre les deux. Elle innove parfois mais un gap technologique et économique avec les Etats-Unis perdure.

 

Ainsi, pour continuer de croître, l’Europe doit se soucier de l’innovation, mais sans en faire une obsession absolue. En effet, il existe dans nos pays des gains de productivité latents énormes dans nos entreprises traditionnelles si elles sont capables de s’ouvrir sur le monde et sur les meilleures technologies étrangères pour les importer. Nos vieilles industries doivent se robotiser, nos vieux commerces doivent passer au multicanal, nos vieux artisans utiliser des imprimantes 3D, nos vieux hôpitaux doivent investir dans le séquençage du génome et la robotique. Certes nous ne serons pas les initiateurs de ces innovations mais après tout faisons fi de notre orgueil, l’important est qu’elles existent. En revanche, nos entreprises et nos pays bénéficieront d’une croissance qui permettra à l’Europe de rester le continent de la dolce vita dans la prospérité. La place de deuxième est finalement peut-être plus enviable que celle de premier.

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