Le modèle singapourien


25 October 2017

Singapour – Marina Bay par Nicolas Bouzou

 

Je passe quelques temps à Singapour. Pour un économiste, le pèlerinage dans la cité-Etat est obligatoire. Non pas pour en tirer un modèle de politique économique clé en main. Chaque histoire de développement s’inscrit dans un contexte géographique, historique et culturel donné et la France reste, fort heureusement, une démocratie libérale. Mais certains principes des politiques publiques de Singapour pourraient faire l’objet d’une appropriation par un pays qui cherche à se réformer.

La politique de logements de l’île est souvent citée en exemple

Singapour est sans doute la plus grande réussite économique d’après-guerre, dans un contexte, au départ, hostile. Quand, après l’indépendance en 1965, Lee Kuan Yew est devenu Président, l’île accueillait une population hétérogène (essentiellement britannique, malaise et chinoise) sans accès aux ressources naturelles. L’hôtel où je réside est à Scotts Road, sorte de Time Square tropical. Dans les années 1960, les habitants du quartier vivaient dans des huttes plantées dans une boue où nageaient des crocodiles. La politique de logements de l’île est souvent citée en exemple dans la mesure où chaque habitant bénéficie d’un habitat de qualité, dans un pays dense mais moins oppressant que Manhattan ou la Défense. Dans les années 1960, le HDB (Housing and Development Board) du Ministère du Développement a éradiqué les bidonvilles et construit des logements sociaux de grande qualité qui représentent 80% du parc habitable et dont la plupart sont devenus la propriété des habitants, ce qui explique leur propreté. Cette planification urbaine est riche d’enseignements pour des pays qui doivent gérer l’érection de nouvelles métropoles. La France, elle, doit faire avec des villes et des logements qui, souvent, existent déjà, et qu’il convient de transformer pour les rendre mieux isolés et plus grands. C’est le lot des vieux pays riches que de devoir muter à partir de fortes contraintes. Rien ne les empêche en revanche, comme à Singapour, de penser des stratégies de transformation urbaine à un horizon de plusieurs décennies.

Un des meilleurs systèmes de soins au monde, une fonction publique obsédée par l’efficacité et l’honnêteté

Je vois quatre domaines dans lesquels la France pourrait facilement trouver une source d’inspiration à Singapour. Premièrement, la politique de développement durable. Là où la Mairie de Paris essaie sans succès de diminuer la pollution en rendant les déplacements automobiles cauchemardesques, Singapour a décidé de faire payer, cher, l’usage des voitures, tout en se dotant d’un système de transports publics fiable et totalement sécurisé à toute heure. Deuxièmement, le système de santé. Les Singapouriens cotisent pour leur santé, mais les sommes non dépensées sont réinvesties et rapportent des intérêts. Voilà un moyen non punitif de réguler les dépenses. L’île bénéficie ainsi d’un des meilleurs systèmes de soin au monde pour un coût raisonnable. Troisièmement : la politique d’intégration. La France a vocation à être un pays ouvert. Mais cela ne peut fonctionner que si l’intégration économique des immigrés est préparée avant leur arrivée dans le pays et si toute provocation d’une communauté religieuse envers une autre est très sévèrement punie. Quatrièmement, le fonctionnement de l’Etat. Pour faire de Singapour l’un des pays plus agréables à vivre au monde, la fonction publique est obsédée par l’efficacité et l’honnêteté. C’est la raison pour laquelle les fonctionnaires sont extrêmement bien rémunérés mais révocables. Le contraste est saisissant avec notre fonction publique pléthorique, protégée, sous-payée et méprisée, particulièrement dans l’enseignement. L’évolution des mœurs françaises conduit en outre à considérer que le personnel politique doit, lui aussi, travailler pour la gloire républicaine. L’Etat et la politique doivent pourtant attirer les profils les plus brillants et les moins corruptibles : il faut les payer à due proportion, c’est-à-dire beaucoup.

 

 

Article publié dans L’Express du 18 octobre 2017

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